Une recherche réalisée en Corée sur 4,5 millions d’individus établit un lien entre le vapotage après l’arrêt du tabac et une augmentation du risque de cancer du poumon. Ce constat a été largement relayé par divers médias. Cependant, les chercheurs soulignent à plusieurs reprises que leur étude ne peut pas prouver de lien de causalité. En effet, leur analyse la plus approfondie, qui prend en compte l’évolution des comportements au fil du temps, n’affiche plus de résultats significatifs sur le plan statistique. Voici un éclaircissement sur ce sujet.
Points clés à retenir
- Une étude coréenne impliquant 4,5 millions de participants associe le vapotage après un sevrage tabagique à un risque accru de cancer du poumon de 56 % et à un doublement de la mortalité spécifique ;
- Les chercheurs précisent que leur étude ne permet pas de conclure à une causalité ;
- Leur analyse la plus rigoureuse, prenant en compte l’évolution des comportements dans le temps, réduit ce risque à 38 %, et le résultat n’est plus significatif sur le plan statistique ;
- Les vapoteurs présentent paradoxalement un taux de cancer inférieur de 22 % par rapport aux fumeurs exclusifs ;
- La classification des participants repose entièrement sur des questionnaires autodéclarés, ce qui soulève des questions sur la précision de la classification entre les différents groupes.
- La période de suivi (maximum de six ans) est trop courte pour attribuer les cancers observés au vapotage plutôt qu’aux années de consommation de tabac antérieure.
Sommaire
Une étude prudentieuse, une couverture médiatique moins vigilante
Une nouvelle recherche1 en Corée du Sud a déjà suscité l’intérêt de certains médias. Les résultats indiquent que les fumeurs ayant arrêté de fumer et utilisant une cigarette électronique seraient plus susceptibles de développer un cancer du poumon que ceux qui ont arrêté sans recourir au vapotage. Contrairement à de nombreuses études défavorables à la cigarette électronique, les chercheurs de cette étude adoptent un langage mesuré. Ils précisent à plusieurs reprises, par exemple, que le caractère rétrospectif de leur étude « ne permet pas d’établir de causalité ». Malheureusement, cette prudence est souvent ignorée par les médias, comme le montre NewScientist qui mentionne dans son introduction que « les fumeurs qui arrêtent de fumer mais continuent de vapoter ont 50 % de risques en plus de développer un cancer du poumon que ceux qui arrêtent complètement », ou encore Top Santé, qui titre : « Cigarette électronique : le risque de cancer du poumon existe aussi, selon une étude coréenne ».
L’étude en question repose sur les données de l’assurance maladie sud-coréenne, incluant des bilans de santé périodiques avec questionnaires autodéclarés sur le tabagisme. À partir de 2018, les chercheurs ont collecté des informations sur 11,5 millions de Coréens. Après avoir exclu ceux qui n’avaient jamais fumé, ceux ayant un antécédent de cancer du poumon, ceux ayant fourni des données incohérentes ou dont le dossier était incomplet, les données de 4 524 895 individus ont été retenues. Tous ont été suivis jusqu’en 2023, soit pendant une période maximale de six ans.
Les participants ont été répartis en cinq groupes en fonction de leur statut en 2018 :
- Fumeurs actuels (2,3 millions, incluant également les vapofumeurs) ;
- Fumeurs ayant récemment arrêté sans vapotage (767 000) ;
- Fumeurs ayant récemment arrêté avec vapotage (20 495) ;
- Fumeurs ayant arrêté depuis longtemps sans vapotage (1,4 million) ;
- Fumeurs ayant arrêté depuis longtemps avec vapotage (5 050).
En comparant les ex-fumeurs avec et sans vapotage, les chercheurs ont constaté que ceux qui avaient remplacé le tabagisme par le vapotage avaient un risque d’incidence de cancer du poumon multiplié par 1,56 (+ 56 %), ainsi qu’un risque de mortalité par cancer du poumon doublé. Toutefois, les ex-fumeurs devenus vapoteurs affichaient un taux de mortalité toutes causes confondues inférieur de 23 % à celui des fumeurs actuels.
L’analyse la plus rigoureuse modifie les résultats
Pour valider leurs résultats, les chercheurs ont refait l’analyse en excluant la première année de suivi afin d’éviter un biais potentiel de causalité inverse, c’est-à-dire un cancer déjà présent ayant pu influencer le comportement des participants. Les conclusions demeuraient les mêmes. Ils ont ensuite opté pour une analyse différente, prenant en compte l’évolution des groupes de participants au fil du temps. À ce stade, les résultats ont été largement modifiés.
Le risque d’incidence observé dans la première analyse supposait que, de 2018 à 2023, les participants n’avaient pas changé de groupe. En d’autres termes, un individu classé dans le groupe des ex-fumeurs devenus vapoteurs en 2018 restait dans ce même groupe six ans plus tard. Cependant, dans la réalité, le comportement des individus peut varier sur une période aussi longue. Un ex-fumeur devenu vapoteur peut avoir repris la cigarette, tandis qu’un autre qui a arrêté sans vapotage peut avoir commencé à vapoter pour éviter de retourner au tabagisme, etc. Les auteurs de l’étude ont donc effectué de nouveaux calculs en tenant compte des participants ayant réalisé des visites médicales supplémentaires en 2019 et 2020, soit 3 465 275 individus.
Cette nouvelle analyse a révélé un surrisque de 38 %, contre 56 % dans la première, et surtout, ce résultat n’était plus significatif sur le plan statistique.
Il convient également de noter que, pour cette nouvelle analyse, les chercheurs n’ont utilisé les données médicales mises à jour des participants que pour les années 2019 et 2020. Quelles auraient été les conclusions si des actualisations pour les années 2021, 2022 et 2023 avaient également été prises en compte ? Le risque de cancer aurait-il encore diminué ? Il est impossible de le savoir.
Enfin, une autre limite importante doit être mentionnée : la durée du suivi.
Les auteurs reconnaissent eux-mêmes qu’une période aussi courte rend peu probable que les cancers observés soient attribuables au vapotage plutôt qu’aux nombreuses années de tabagisme antérieur. En effet, cette maladie se développe généralement sur plusieurs décennies. Dans cette étude, les participants vapoteurs ont commencé à utiliser la cigarette électronique, au plus tôt, dans les années 2010. Les cancers diagnostiqués entre 2018 et 2023 sont donc presque certainement le résultat de leur consommation de tabac antérieure.
Les éléments de cette étude qui appellent à la prudence ne s’arrêtent pas là. Lors d’une analyse distinguant cette fois les fumeurs exclusifs des vapofumeurs, les chercheurs ont noté une incidence de cancer inférieure de 22 % chez les vapofumeurs par rapport aux fumeurs exclusifs. Si le vapotage entraînait un risque de cancer indépendant, comme le laisse entendre le résultat de la première analyse, comment expliquer que les fumeurs vapotant en plus aient un taux de cancer inférieur à celui des fumeurs exclusifs ? Pour les chercheurs, la réponse réside dans le fait que les vapofumeurs, en utilisant la cigarette électronique en complément des cigarettes, auraient réduit leur consommation de tabac. Ils acceptent donc l’idée que les vapofumeurs sont des participants ayant une consommation réduite de cigarettes.
Cependant, dans ce cas, pourquoi le groupe des ex-fumeurs devenus vapoteurs ne pourrait-il pas également inclure des participants continuant à fumer un peu, mais qui ne se considèrent plus comme fumeurs, étant donné qu’ils ont réduit leur consommation et que la cigarette électronique est désormais leur principal produit ? Il est important de rappeler que la classification des participants repose uniquement sur des questionnaires sur le tabagisme dont les réponses sont autodéclarées.
Si tel est le cas, le risque de cancer plus élevé observé dans ce groupe ne serait pas dû au vapotage à proprement parler, mais à une consommation résiduelle de tabac, ce qui pourrait expliquer l’augmentation du risque de cancer sans pour autant incriminer la cigarette électronique.
En février 2026, un rapport de l’Anses indiquait que « à ce jour, aucune étude menée chez les utilisateurs de cigarette électronique n’a mis en évidence le développement de tumeurs. »
Sources et références
1 Kim, Y.W., Park, E.J., Kwak, K.I. et al. Utilisation de cigarettes électroniques après l’arrêt du tabac et risque de cancer du poumon. Nat Med (2026). https://doi.org/10.1038/s41591-026-04469-5
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