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Camille Bordelon

Esprit Critique : Révolutionner vos Prestations de Service

Contre-Feu, comme il l’indique dans ses communiqués, a pour stratégie de “recourir aux mêmes méthodes que l’industrie du tabac”. Il est essentiel de le prendre au sérieux. Des campagnes réalisées par l’agence Buzzman, des achats d’espaces publicitaires à la télévision, et maintenant des partenariats avec des créateurs de contenu qui se présentent comme des intellectuels rigoureux. Des personnalités comme Nota Bene, Clément Viktorovitch et d’autres, pour une rémunération, diffusent un récit qui est contredit par les faits. Voici une analyse d’un mécanisme qui nuit à ceux qui y participent tout en servant ceux qu’il prétend dénoncer.

Par Jean Moiroud, président de la Fivape

Une doctrine assumée, un vocabulaire destiné à choquer

En novembre 2025, l’Alliance Contre le Tabac a changé de nom pour devenir Contre-Feu, se positionnant comme un contre-lobby. Ce rebranding, orchestré par l’agence Productman avec un spot publicitaire réalisé par Arnaud Desplechin pour Buzzman, a établi un langage précis : “industrie mortifère”, “industriels abjects”, “marché de l’addiction à la nicotine”, et produits “prétendument à risque réduit”.

Affiche publicitaire en plein jour illustrant un rebranding
Le rebranding de l’Alliance devenu Contre-Feu a été largement médiatisé.

Dans ce jargon, la vape n’est mentionnée que comme une dérivée de l’industrie du tabac. Les 85 % du marché français contrôlés par des acteurs indépendants, sans liens financiers avec les fabricants de cigarettes, ne sont nulle part évoqués. De même, un autre détail embarrassant est ignoré : les produits de vapotage réellement mis sur le marché par l’industrie du tabac sont d’une grande sobriété, soigneusement conçus pour ne pas nuire à la vente de cigarettes, qui restent leur produit le plus lucratif. Si la vape était vraiment le piège décrit, ceux qui l’ont conçue y mettraient plus d’ardeur. En réalité, c’est une condition de la narration de Contre-Feu : admettre l’existence de la vape indépendante, c’est reconnaître que le tabagisme s’effondre grâce à des acteurs que l’on combat.

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Le lexique de Contre-Feu : guide d’utilisation

Tout discours calibré se reconnaît à son lexique. “Industrie mortifère” et “industriels abjects” instaurent une disqualification morale préalable. “Marché de l’addiction à la nicotine” amalgame tabac et vape en un seul concept, ce qui dispense de faire la distinction entre combustion et vapotage, entre cigarettiers et PME indépendantes. “Prétendument à risque réduit” évacue d’un seul mot un consensus scientifique que l’ANSES a établi. Lorsque ces termes sont prononcés mot pour mot par un créateur de contenu, il ne s’agit pas d’une concordance d’analyse, mais d’un brief.

L’acquisition de crédibilité : une mécanique bien rodée

Le volet d’influence s’est développé de manière méthodique : Poisson Fécond, Dr Nozman, Hugo Décrypte, puis Clément Viktorovitch avec “L’industrie du tabac s’adapte (et c’est terrifiant)”, et enfin Nota Bene, qui compte 2,7 millions d’abonnés, a été impliqué cet été dans une opération de détournement des carottes de bureaux de tabac, avec un direct sur Twitch aux côtés de la directrice de l’association le 15 juillet. L’objectif, clairement exprimé dans la presse marketing, est de lever des fonds pour imposer le paquet neutre aux produits de vapotage.

Créateur de contenu travaillant à son bureau, lumière du jour
Des créateurs de contenu choisis pour apporter de la crédibilité à la campagne.

Le choix des créateurs n’est pas anodin. Contre-Feu ne fait pas appel à des divertisseurs, mais à des figures de l’analyse : un vulgarisateur qui cite ses sources, un rhétoricien qui a construit sa renommée sur le décryptage des discours. Ce que le commanditaire acquiert n’est pas une audience, mais de la crédibilité. Un message transmis par ceux qui incarnent un esprit critique bénéficie d’une présomption de véracité qu’aucune campagne institutionnelle ne pourrait obtenir. L’ironie veut que la directrice de Contre-Feu dénonçait en avril, sur France Inter, des influenceurs payés pour promouvoir la vape. Deux mois plus tard, l’association rémunère les siens. On pourrait dire que la cause est juste.

Le dispositif fonctionne, et c’est précisément le problème. Le grand public, qui a appris à faire confiance à la qualité de ces chaînes, n’a aucune raison de douter de ce qui est avancé : c’est toute la valeur de la crédibilité acquise. Toutefois, il existe un autre public, plus restreint et expert, constitué de professionnels du secteur et de vapoteurs eux-mêmes. Ces derniers connaissent le sujet de l’intérieur et perçoivent immédiatement l’écart entre le récit sponsorisé et leur vécu. Les commentaires sous les publications le prouvent : le mot qui revient est trahison (“Oh non, pas vous !”). Des personnes qu’ils respectaient requalifient leur sortie du tabac ou leur activité en manipulation de Big Tobacco, sans vérification et en contrepartie d’une rémunération.

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C’est là que réside le risque pour les créateurs. Une crise de confiance ne débute jamais par le grand public, mais par les experts, qui analysent, comparent et archivent.

Le capital d’un vulgarisateur est sa crédibilité et elle est indivisible : il n’est pas possible d’être rigoureux sur l’Histoire tout en étant approximatif sur la santé publique dès qu’un chèque est en jeu. Un précédent l’illustre : face aux réactions, Hugo Décrypte a retiré son contenu. Réexaminer un contenu commandé est donc envisageable. C’est même, croyait-on, l’essence même de l’esprit critique.

Un écosystème financé par les fonds publics

Contre-Feu l’indique sur son site : elle est soutenue par le Fonds de lutte contre les addictions, alimenté par les taxes sur le tabac, dirigé par le ministère de la Santé via la CNAM (Caisse nationale de l’Assurance Maladie) et doté d’un budget d’environ 130 millions d’euros par an. Ce même fonds a versé, selon les données publiées par l’Assurance Maladie, plus de 5 millions d’euros au CNCT depuis 2018, dont 1,4 million pour son média Générations Sans Tabac, qui compte Contre-Feu parmi ses partenaires déclarés. Une analyse du corpus complet de ce site, comprenant 2 367 articles publiés en six ans, réalisée par la Fivape en mai 2026, montre que parmi les 528 articles centrés sur le vapotage, aucun n’est présenté sous un angle favorable, et que la Cochrane, référence mondiale sur le sevrage, n’est citée que dans 11 articles, jamais pour ses conclusions. Le circuit est fermé : l’argent public finance des structures qui produisent le discours, le diffusent sur leurs propres médias, puis le confient à des influenceurs rémunérés. À chaque étape, le contribuable paie. À aucune, l’ANSES et l’OFDT ne sont prises en compte.

Une convergence avec les fabricants de cigarettes, désormais visible

Ce qui est le plus troublant reste à aborder. Le paquet neutre, la restriction des arômes, la réglementation de la vente en ligne : les demandes de Contre-Feu coïncident avec celles que l’industrie du tabac défend à Bercy et à Bruxelles. Le livre blanc de Logista, distributeur et filiale d’Imperial Brands, plaide pour un contrôle accru de la distribution de la vape. Et le 6 juillet, la directrice générale d’Imperial Brands Seita a pris position sur le paquet neutre en approuvant entièrement le cadrage de Contre-Feu, jusqu’à utiliser le même chiffre d’expérimentation lycéenne, sorti de son contexte, pour conclure que le véritable levier était le contrôle de l’accès et des circuits de distribution. L’alarme orchestrée par le contre-lobby devient la solution proposée par le cigarettier. Que des créateurs, dont le métier est de détecter les conflits d’intérêts, n’aient pas remarqué cela en dit long sur le travail préparatoire. Le sujet était devant leurs yeux. Il aurait suffi de ne pas être rémunéré pour ne pas le voir.

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Ce que la Fivape se fixe comme objectif, et ce qu’elle exige

La Fivape est un syndicat professionnel et ne prétend pas être autre chose. Nous défendons des intérêts, ceux d’une filière indépendante, de manière transparente. C’est précisément parce que notre position est identifiable que nous nous imposons une discipline stricte : chaque chiffre sourcé, chaque étude citée avec son origine, chaque limite de la science reconnue. Lorsque l’ANSES rappelle que la vape est déconseillée aux non-fumeurs, nous le relayons. Cette rigueur n’est pas une vertu, mais une contrainte : face à des adversaires disposant de budgets publicitaires, notre seule ressource durable est d’avoir raison de manière vérifiable. Nous souhaiterions que ceux qui se consacrent à l’esprit critique adoptent la même règle. Nous invitons également les journalistes à poser la question que les créateurs n’ont pas posée : qui finance, combien, et pour dire quoi ?

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